Lettre au père, lettre à la mère
Nous étions nombreux autour de la table ovale de la bibliothèque ce mardi 6 février pour parler de désamour : celui que Franz Kafka éprouvait pour son père et qu'il tente d'analyser dans Lettre au père et celui, venu de sa mère, que Georges Simenon à son tour tente de comprendre dans Lettre à ma mère.
Présentant d'abord rapidement la biographie des deux écrivains, puis les raisons qui les ont poussés à l'écriture de ces missives que leurs destinataires ne liront jamais, Georges Simenon l’ayant écrite après le décès de sa mère et celle de Franz Kafka n'ayant jamais été remise à son père Jeanine et Macau ont ensuite dessiné les portraits des fils à travers les mots qu'ils ont écrits et de celle et celui qui n'ont pas su les aimer.
Franz Kafka est un écrivain tchèque de langue allemande ; il naît à Prague dans une famille de commerçants juifs aisés le 3 juillet 1883 et décède à Kierling le 3 juin 1924. Bachelier en 1901 il va poursuivre des études de droit, d’allemand et d’histoire de l’art à l’Université de Prague, tout en fréquentant dès 1902 des cercles littéraire. Après un doctorat en droit en 1906, il travaille dans une compagnie d’assurances jusqu'à sa retraite prématurée en 1922. Ses œuvres La Métamorphose (1912), Le Procès, et Le Château, traitent de l’aliénation mentale face à la bureaucratie. Ses relations féminines vont aussi alimenter ses écrits. En 1924, l’écrivain est admis au sanatorium de Kierling en raison d’une tuberculose du larynx. Il décède des suites de cette maladie le 3 juin. Lettre au père sera publiée dans sa totalité en 1954. Kafka a 36 ans, lorsqu’il écrit cette lettre réquisitoire qu’il ne remettra jamais à son destinataire, mais semble-t-il à sa mère. Le titre met une certaine distance entre émissaire et destinataire, C’est un texte dense, sans respiration, parfois irrespirable, un long monologue émaillé de citations anecdotes et souvenirs. C’est comme une spirale où il va aller chercher dans ses souvenirs anciens ou récents, vrais ou supposés, la mauvaise entente entre son père et lui. Il essaie de comprendre le rôle de ce père dans l’enfant qu’il fût, puis de l’adulte qu’il est, son manque de confiance en lui, sa difficulté à créer des liens. Les relations sont compliquées, peu chaleureuses avec ses parents : son père lui imposant une éducation très stricte et sa mère se refusant à lui fournir l’attention et l’affection qu’il espère. Franz devient un enfant constamment humilié : tout ce qu'il aime, tous ceux à qui il tient ne suscitent que mépris chez son père. Tout alors dans sa vie professionnelle ou privée ne sera que le rejet de ce que représente ce père qu'il voit comme un tyran. la foi guidant ta vie consistait à croire en l’absolu justesse des opinions d’une certaine classe sociale juive à laquelle tu appartenais, à croire en toi-même Au fond ce que l'écrivain de 36 ans clame c’est son incapacité à sortir de l’adolescence, à construire un futur en son nom propre. Dans cette enquête, Kafka cherchait, bien sûr à mieux se comprendre, à trouver une forme de réconfort mais dans cette recherche de vérité, sans concession ni pour lui ni pour son père, il ne sort pas forcément grandi tant son impuissance à s’émanciper est évidente et désespérée.
La Lettre au père est considérée comme un document essentiel à la compréhension de l’œuvre de l’écrivain. Ce texte permet de relier certains thèmes de son univers littéraire à sa relation au père : ses romans parlant de personnages qui ne se révoltent pas, de parasites, de l’écrasement des individus par la loi ou la société ; ils parlent d'aliénation, de persécution, de la notion de culpabilité et de l’abandon.
Si les deux textes présentés sont des lettres dont le thème est identique : la tentative de comprendre pourquoi ils n'ont pas été aimés, leurs auteurs et la forme que prend leurs contenus sont dissemblables. Leur biographie, leur style de vie, leur personnalité ne se ressemblent pas
Georges Simenon est un écrivain belge francophone né à Liège en 1903 et mort à Lausanne en 1989. En juin 1918, il quitte ses études chez les jésuites et, amené de bonne heure à gagner sa vie, il est contraint d'exercer divers métiers. À la fin de l'année 1922, il quitte la Belgique pour s'établir en France, à Paris puis plus tard en province dans divers lieux et diverses demeures au gré de ses amours et de ses coups de cœur. 1930,voit la toute première apparition du commissaire Maigret dans l'œuvre de Simenon. le personnage de Maigret va le rendre universellement célèbre et occupe toujours la 1ère place du Panthéon des romans policiers. Simenon fut un auteur d’une extrême prolixité : les tirages cumulés de ses livres atteignent 550 millions d’exemplaires traduits en 55 langues. On lui doit 192 romans policiers, dont 75 Maigret adaptés au cinéma en 70 films et en 350 productions pour la télévision, puis sous des pseudonymes ou sous son vrai nom il écrit articles et reportages, des contes galants, des romans psychologiques et sociaux. Ses 9000 personnages vivent dans 1800 lieux de par le monde, lieux que voyageur infatigable et curieux il connaît et restitue avec exactitude. Élu à l'Académie royale de Belgique en 1952, il donna au genre policier ses lettres de noblesse. Sa vie sentimentale fut très tumultueuse et très riche elle aussi : 2 mariages, une longue vie avec une 3ème femme et dit la légende, mais qu'il ne démentait pas, l'homme aux 10 000 femmes, conquêtes parfois d'une seule nuit parfois de longs mois. Son livre Mémoires intimes écrites en 1980 sont selon le titre le récit de sa vie où il parle de ce qui fut la plus grande souffrance de sa vie : le suicide en 1978 de sa fille Marie Jo, que des liens passionnels unissaient à son père, à 25 ans dans son appartement parisien.
A 70 ans Georges Simenon décide de ne plus écrire de livres de fiction et Lettre à ma mère est le premier ouvrage qui suit cette décision. Dictée en avril 1974 alors qu'Henriette Simenon est décédée en décembre 1970 elle va tenter de répondre à la question que se pose ce fils de 71 ans : qui étais-tu ? Pourquoi étions-nous étrangers l'un à l'autre ? Pourquoi ne m'aimais-tu pas ? Pourquoi ne m'as tu pas parlé lorsque nous étions tous les deux dans ta chambre d’hôpital et que nous savions l'un et l'autre que tu allais mourir ? Pour imaginer les mots de cette bouche aux lèvres tirées qui ne disait rien. Pendant toutes ces heures-là j'essayais de te comprendre, de te connaître. je ne voulais pas te laisser partir sans t'avoir connue, sans t'avoir comprise ; pour écrire les mots qui n'ont pas été dits.
La forme de la lettre de 60 pages est très simple ainsi que sa composition qui suit la chronologie des 7 jours passés par Georges .Simenon. au chevet de sa mère. La lettre à ma mère est donc en premier lieu le portrait de Madame Simenon, une tentative de comprendre les traits de caractère à travers des souvenirs, rares eux aussi. Apparaissent très vite la fierté d'être pauvre, de venir d'un milieu et d'un quartier populaire, de faire partie du monde des petites gens. La plus jeune de 13 enfants, hantée par la peur de la misère, des vieux jours sans revenus, elle voulait réussir, seule, refusant l'aide d'autres personnes et surtout de son fils à qui elle voulait ne rien devoir (âgée de 90 ans elle lui rendit dans une enveloppe tout l'argent qu'il lui envoyait mois après mois depuis ses 17 ans pour l'aider financièrement). Il parle aussi de son insensibilité face à la tristesse de son mari ou de ses enfants, T'es-tu jamais demandé quelles étaient nos envies ? Nos sentiments ? Tu as passé toute ta vie à te sacrifier disais-tu mais pas pour nous : tu nous plaçais dans la catégorie de ceux qui étaient privilégiés, comblés
Lettre à ma mère est aussi le récit d'une introspection donc un portrait fait à grands traits certes et plus esquissé qu'étudié de Simenon lui-même. Était-ce mon destin de tenter de m'expliquer non en tant que romancier mais en tant qu'être humain Il y a une période où l'on revoit sa vie. Ayant parlé du goût de sa mère pour les petites gens, de sa volonté de rester dans cette classe populaire il écrira. :à mon âge je m'en rapproche de plus en plus car je sens que c'est mon monde à moi aussi et parce que c'est le monde de la vérité Après des demeures somptueuses, vastes, luxueuses ayant une domesticité importante il passera les 10 dernières années de sa vie dans une maison relativement simple Il aura alors comme compagne Teresa, connue en 1965, il a alors 62 ans, elle était domestique dans la demeure où il habitait en ces années-là ; il vivra avec elle jusqu'à sa mort en 1989. Dans la chambre d'hôpital près de sa mère, dans les mots qui seront dictés plus tard le Je est plus souvent présent dans certaines pages, le je de quelqu'un qui s'analyse. Une des phrases centrales rappelle le thème de cette lettre Quand je t'ai quittée à l'âge de 19 ans tu restais encore pour moi une étrangère. D'ailleurs je ne t'ai jamais appelé maman. Je t'appelais mère. Tu ne m'as jamais pris sur tes genoux Il imagine ses pensées à elle face à lui, à l'adulte qu'il est depuis longtemps comme s'il était impossible qu'elle pense qu'il puisse éprouver pour elle une certaine tendresse. Cette méfiance face à lui, elle l’avait même lorsqu'il était enfant Peut-être n'étais-je pas aussi mauvais que tu l'imaginais. Il écrit plus loin Je tiens de toi cette sensibilité extrême, cette réaction de souffrance aux mots qui blessent. Lors d'un de mes rares séjours à Liège tu as prononcé cette phrase que je n'ai pas pu oublier : Comme c'est dommage Georges que c'est Christian (son jeune frère décédé à 41 ans) qui soit mort ; il était si tendre, si affectueux. L'absence d'amour maternel, du moins de ses manifestations phrases ou gestes qui l'eussent montré, explique pour certains psychanalystes cette quête permanente par le romancier d'une femme dont il puisse être aimé.
Franz Kafka et Georges Simenon, deux écrivains, deux fils qui n'ont pas été assez aimés et dont nous avons essayé de comprendre la personnalité pour la partager avec ceux et celles qui nous écoutaient lors de cette animation littéraire.